En matière de numérique, arrêtons de prendre les dirigeants d’entreprise pour des naïfs !

Entre les institutions qui leur expliquent comment rédiger un mail avec l’intelligence artificielle et les prestataires qui leur promettent des révolutions numériques à chaque nouvelle technologie, les dirigeants d’entreprises sont parfois traités comme de grands enfants. Et si nous commencions par reconnaître leur intelligence entrepreneuriale ?

Le numérique expliqué aux entrepreneurs

Un récent guide de Bpifrance consacré à l’adoption de l’intelligence artificielle dans les TPE et PME nous en offre une nouvelle illustration.

On y découvre que l’IA peut servir à résumer un document, rédiger une réponse à un client, préparer une publication sur les réseaux sociaux ou mettre en forme un tableau.

On y apprend également qu’avant de lancer un projet, il est judicieux d’identifier ses clients, d’évaluer les coûts, de mesurer les risques et de vérifier les informations disponibles.

Voilà donc ce qu’il faudrait expliquer aux dirigeants d’entreprises en 2026.

Soyons clairs : ces conseils sont parfaitement justes. Et pour quelqu’un qui découvre l’IA, ils peuvent constituer une première approche rassurante.

Mais à force de vouloir simplifier, on finit par confondre vulgarisation et infantilisation.

Comme si diriger une TPE, une PME impliquait nécessairement d’être un débutant en matière de numérique. Comme si ces entrepreneurs, capables de gérer des salariés, des investissements, des clients et des fournisseurs, avaient besoin qu’on leur rappelle les principes élémentaires de la gestion d’entreprise dès qu’il est question de technologie.

Une infantilisation qui arrange beaucoup de monde

Cette manière de s’adresser aux entrepreneurs ne concerne évidemment pas que les institutions publiques.

On la retrouve aussi chez de nombreux prestataires du numérique.

Combien d’agences, de consultants ou de vendeurs de solutions entretiennent, consciemment ou non, l’idée que le numérique serait un univers mystérieux, réservé aux initiés ?

Hier, il fallait absolument avoir un site internet. Puis être présent sur les réseaux sociaux. Puis adopter le cloud, se lancer dans le big data, prendre le virage du métavers… Aujourd’hui, évidemment, il faut intégrer l’intelligence artificielle.

À chaque vague technologique, son vocabulaire, ses experts autoproclamés, ses promesses spectaculaires et son cortège de solutions indispensables.

Le mécanisme est souvent le même : commencer par expliquer au dirigeant ce qu’il ne comprend pas, lui faire prendre conscience de son prétendu retard, puis lui proposer la solution qui lui permettra enfin de rejoindre le monde moderne.

Et, si possible, en lui vendant une prestation au passage.

Attention, tous les prestataires ne fonctionnent pas ainsi. Beaucoup réalisent un travail indispensable et accompagnent intelligemment leurs clients.

Mais reconnaissons qu’une certaine industrie du conseil numérique prospère davantage sur l’inquiétude des dirigeants que sur le développement de leur compréhension. Un client qui ne comprend pas ce qu’on lui vend est parfois un client bien commode.

Les dirigeants ne sont pas des informaticiens. Et alors ?

Voilà sans doute le cœur du malentendu.

On continue trop souvent à assimiler compétence numérique et maîtrise technique.

Un dirigeant qui ne sait pas configurer un logiciel, utiliser une API ou rédiger un prompt sophistiqué serait donc en retard.

Mais depuis quand faut-il savoir démonter un moteur pour diriger une entreprise de transport ?

Depuis quand faut-il maîtriser les techniques de fabrication d’un automate pour décider d’investir dans une chaîne de production ?

Un dirigeant n’a pas vocation à devenir expert de toutes les technologies que son entreprise utilise.

En revanche, il doit pouvoir comprendre ce qu’elles rendent possible, ce qu’elles peuvent transformer, les risques qu’elles comportent et les opportunités qu’elles ouvrent.

Il doit être capable de poser les bonnes questions, de challenger ses interlocuteurs, d’arbitrer entre plusieurs propositions et de prendre des décisions éclairées.

Cela suppose une culture numérique, pas nécessairement une expertise informatique.

Et cette distinction change radicalement la manière dont nous devrions accompagner les entreprises.

Le vrai risque : des dirigeants maintenus dans la dépendance

À force de présenter chaque évolution technologique comme une discipline réservée aux spécialistes, on contribue à créer une forme de dépendance.

Le dirigeant délègue son site internet à une agence, sa visibilité à un expert SEO, sa cybersécurité à un prestataire, ses données à un éditeur de logiciel et désormais sa stratégie d’intelligence artificielle à un consultant.

Cette délégation est parfaitement légitime. Une entreprise ne peut pas tout faire elle-même.

Mais déléguer n’est pas renoncer à comprendre.

Comment évaluer la pertinence d’une prestation lorsqu’on ne dispose pas des connaissances nécessaires pour en apprécier les enjeux ? Comment arbitrer entre plusieurs investissements ? Comment distinguer une véritable opportunité d’une simple mode technologique ?

C’est là que se situe le véritable danger.

Pas dans l’ignorance d’une fonctionnalité ou d’un logiciel.

Mais dans l’incapacité à exercer pleinement son jugement de dirigeant face aux propositions technologiques qui lui sont faites.

La culture numérique est aussi une question d’indépendance et de souveraineté entrepreneuriale.

Et si on leur parlait enfin comme à des chefs d’entreprise ?

Plutôt que de multiplier les tutoriels, les démonstrations d’outils et les injonctions à adopter la dernière innovation, nous pourrions commencer par aborder les sujets qui intéressent réellement les dirigeants.

Comment le numérique peut-il améliorer la rentabilité de mon entreprise ? Transformer ma relation client ? Faire évoluer mes métiers ? Modifier mon marché ? Créer de nouvelles offres ? Renforcer ma compétitivité ?

Et, parfois, la bonne décision sera de ne pas investir dans une technologie.

Un entrepreneur parfaitement informé peut très bien décider qu’il n’a pas besoin d’un chatbot, d’une stratégie TikTok ou d’un assistant IA.

Ce n’est pas nécessairement la preuve de son retard numérique.

Cela peut aussi être la démonstration d’un excellent discernement.

Encore faut-il lui avoir donné les moyens de l’exercer.

La culture numérique, ce n’est pas apprendre à cliquer

Chez TANU, c’est une conviction que nous défendons depuis notre création : l’essentiel n’est pas seulement de savoir utiliser une technologie, mais de savoir ce qu’elle permet de faire.

Comprendre les possibilités du numérique, en identifier les usages, en percevoir les limites, anticiper ses impacts : voilà ce qui permet de passer du statut d’utilisateur à celui d’acteur éclairé de la transformation numérique.

Cette culture n’est pas réservée aux grandes entreprises, aux ingénieurs ou aux experts.

Elle concerne tout autant un artisan, un commerçant, un responsable associatif ou un dirigeant de PME.

Et elle mérite mieux qu’une pédagogie systématiquement construite autour des fonctions les plus élémentaires des outils.

Bien sûr, certains entrepreneurs découvrent encore les fondamentaux du numérique. Il faut les accompagner, sans jugement et à leur rythme.

Mais commencer par évaluer ce qu’ils savent, ce qu’ils comprennent et ce qu’ils sont capables d’imaginer serait autrement plus respectueux que de présumer leur ignorance.

La taille d’une entreprise ne préjuge pas de la culture numérique de son dirigeant.

Arrêtons de leur vendre du numérique. Donnons-leur les moyens de choisir.

Les institutions ont un rôle essentiel à jouer dans la diffusion de la culture numérique. Les prestataires également.

Mais leur mission devrait être d’éclairer les choix des dirigeants, pas de les maintenir dans une position d’éternels débutants.

Expliquer sans infantiliser. Conseiller sans mystifier. Accompagner sans rendre dépendant.

Et surtout, accepter qu’un dirigeant qui comprend les enjeux du numérique puisse discuter, contester, refuser ou remettre en question les recommandations de ceux qui prétendent savoir à sa place.

Car, au fond, un dirigeant qui comprend le numérique n’est pas forcément celui qui sait le mieux utiliser les outils. C’est celui qui sait pourquoi, quand et dans quelles conditions son entreprise doit les utiliser.

Et cela, institutions comme prestataires, nous aurions tout intérêt à ne jamais l’oublier.

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