Jeunes ou seniors, cadres ou employés, techniciens ou commerciaux… Nous avons une fâcheuse tendance à présumer de la culture numérique des collaborateurs en fonction de leur âge ou de leur métier. Et si, avant de vouloir les former, nous commencions par nous intéresser à ce qu’ils savent réellement ?
Les jeunes seraient naturellement plus compétents en numérique. Vraiment ?
Il y a une dizaine d’années, une banque s’interrogeait sur les connaissances numériques de ses collaborateurs.
Avec, notamment, un constat qui venait bousculer une idée largement répandue : les jeunes salariés n’étaient pas nécessairement plus pertinents que leurs collègues expérimentés lorsqu’il s’agissait de comprendre les usages du numérique dans l’entreprise.
Ni plus, ni moins.
Bien sûr, ils semblaient souvent plus spontanés dans leur utilisation des réseaux sociaux, moins inhibés devant certaines interfaces et plus enclins à expérimenter.
Mais lorsqu’il fallait comprendre ce que les technologies numériques permettaient réellement de faire dans un contexte professionnel, les différences générationnelles devenaient beaucoup moins évidentes.
Ce qui semblait compter davantage, finalement, c’était la curiosité, l’intérêt porté au numérique et l’envie d’en comprendre les possibilités.
C’est notamment de cette interrogation qu’est né TANU.
Avec une conviction qui ne nous a jamais quittés : la culture numérique ne se lit ni sur une carte d’identité, ni sur un diplôme, ni sur une fiche de poste.
Le grand malentendu des « digital natives »
Pendant des années, nous avons entretenu une idée séduisante : les générations ayant grandi avec Internet seraient naturellement compétentes en numérique.
Elles savent utiliser un smartphone, publier sur Instagram, communiquer sur WhatsApp ou découvrir de nouvelles applications sans lire un mode d’emploi.
Mais cette familiarité avec les interfaces signifie-t-elle qu’elles comprennent les mécanismes du numérique ?
Qu’elles savent apprécier les enjeux des données, de la cybersécurité, des algorithmes, du cloud ou de l’intelligence artificielle ?
Et surtout, qu’elles savent identifier comment ces technologies peuvent transformer leur métier, améliorer une organisation ou créer de nouvelles opportunités ?
Pas nécessairement.
Être un utilisateur enthousiaste ne fait pas automatiquement de vous un utilisateur éclairé.
À l’inverse, un salarié de 55 ans, parfois moins démonstratif devant les nouvelles applications, peut parfaitement posséder une solide compréhension des technologies et de leurs implications professionnelles.
L’aisance numérique n’est pas la culture numérique.
Et cette confusion a longtemps orienté notre manière de former, de recruter et d’accompagner les collaborateurs.
À chaque nouvelle technologie, les mêmes formations pour tout le monde
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle offre une illustration presque caricaturale du phénomène.
Les entreprises multiplient les initiatives pour sensibiliser leurs salariés à l’IA générative.
Comment rédiger un prompt ? Comment résumer un document ? Comment préparer un compte rendu ? Comment demander à ChatGPT de rédiger un mail ?
Pourquoi pas.
Ces usages peuvent être utiles et certains collaborateurs ont effectivement besoin de les découvrir.
Mais combien de participants à ces formations utilisent déjà régulièrement ces outils ? Combien en comprennent les possibilités bien au-delà des exemples présentés ? Et combien, au contraire, auraient besoin d’aborder des notions plus fondamentales avant même de passer à la pratique ?
Nous organisons parfois des formations collectives comme si tous les collaborateurs partaient du même point.
Et le plus étonnant, c’est que nous cherchons rarement à connaître ce point de départ.
Imagine-t-on former indistinctement tous les salariés d’une entreprise à la comptabilité, à la gestion de projet ou à une langue étrangère sans jamais évaluer leurs connaissances préalables ?
Pourquoi acceptons-nous aussi facilement cette logique avec le numérique ?
Les connaissances numériques ne suivent pas l’organigramme
Autre idée reçue : les connaissances numériques seraient naturellement liées aux métiers exercés.
Un informaticien serait forcément cultivé numériquement. Un ingénieur serait nécessairement plus averti qu’un commercial. Un salarié administratif serait moins compétent qu’un collaborateur travaillant dans une direction digitale.
La réalité est beaucoup moins prévisible.
On peut parfaitement maîtriser un logiciel métier sans comprendre les enjeux plus larges de la transformation numérique.
On peut aussi exercer une activité sans rapport direct avec l’informatique et avoir développé, par curiosité personnelle, une excellente connaissance des technologies et de leurs usages.
Un passionné d’intelligence artificielle peut travailler dans un entrepôt. Une personne capable d’imaginer des usages pertinents de l’automatisation peut exercer une fonction commerciale. Un collaborateur qui comprend très bien les enjeux de cybersécurité peut ne jamais avoir travaillé dans un service informatique.
Ces profils existent dans les organisations, mais ils restent souvent invisibles.
Parce que nous continuons à chercher les compétences numériques là où nous pensons qu’elles devraient se trouver, plutôt que là où elles sont réellement.
Une ignorance présumée qui arrange parfois tout le monde
Les entreprises ne sont pas seules responsables de cette situation.
Institutions, organismes de formation et prestataires numériques entretiennent parfois, volontairement ou non, une vision très simplifiée de la maturité numérique des salariés.
À chaque évolution technologique, son programme de sensibilisation, son catalogue de formations et ses démonstrations d’outils.
Hier, il fallait apprendre à collaborer dans le cloud. Aujourd’hui, il faut apprendre à rédiger des prompts. Demain, il faudra probablement maîtriser les agents IA.
Et pourquoi pas, si ces formations répondent à un véritable besoin ?
Mais le besoin ne devrait-il pas être identifié avant la solution proposée ?
Former une population entière aux mêmes fonctionnalités est relativement simple à organiser.
Identifier les connaissances existantes, différencier les besoins, construire des parcours adaptés et reconnaître les collaborateurs déjà compétents demande davantage de réflexion.
Pourtant, c’est précisément ce qui permettrait de rendre les investissements en formation plus pertinents.
Le rôle d’un bon accompagnement n’est pas de considérer que tout le monde ignore tout.
Il est de permettre à chacun de progresser à partir de ce qu’il sait déjà.
Vos meilleurs ambassadeurs numériques ne sont peut-être pas ceux que vous imaginez
Cette question dépasse largement le sujet de la formation.
Dans les entreprises, il existe souvent des collaborateurs curieux, passionnés, autodidactes, capables d’imaginer de nouveaux usages du numérique dans leur activité.
Ils ne sont pas nécessairement les plus jeunes.
Ils ne sont pas forcément informaticiens.
Ils n’occupent pas toujours des postes à responsabilité.
Mais ils comprennent ce que les technologies peuvent changer, savent faire le lien avec les réalités de leur métier et peuvent donner envie à leurs collègues d’expérimenter.
Ces collaborateurs constituent de précieux relais pour accompagner les transformations.
Encore faut-il les identifier.
Et surtout, accepter que la culture numérique puisse se développer en dehors des parcours professionnels traditionnellement associés à la technologie.
Avant de former vos collaborateurs, découvrez ce qu’ils savent déjà
Depuis sa création, TANU défend une distinction essentielle : savoir utiliser une technologie n’est pas la même chose que comprendre ce qu’elle permet de faire.
Cette compréhension constitue une part importante de la culture numérique.
Elle permet de prendre du recul face aux innovations, d’identifier des opportunités, de comprendre les transformations de son environnement professionnel et de participer plus activement aux évolutions de son organisation.
Mais cette culture ne se présume pas.
Elle ne se déduit ni de l’âge, ni du diplôme, ni du métier exercé.
Elle mérite d’être évaluée, reconnue et développée.
Bien sûr, former les collaborateurs est indispensable. Accompagner les transformations technologiques l’est tout autant.
Mais avant de décider ce qu’il faut enseigner, encore faudrait-il savoir ce qui est déjà connu.
Avant de chercher vos futurs ambassadeurs numériques, il serait judicieux de découvrir ceux qui sont peut-être déjà présents dans vos équipes.
Et avant de considérer certains salariés comme naturellement compétents et d’autres comme nécessairement débutants, nous pourrions tout simplement abandonner nos préjugés.
En matière de numérique, le véritable enjeu n’est pas de savoir quel âge ont vos collaborateurs. C’est de savoir ce qu’ils savent, ce qu’ils comprennent et ce qu’ils pourraient apporter à votre entreprise.
Et vous pourriez bien avoir quelques surprises.
À lire également : les dirigeants aussi sont victimes des idées reçues sur le numérique.
Cette tendance à présumer du niveau de culture numérique ne concerne pas seulement les salariés. Dans un précédent article, nous nous interrogions sur la manière dont les institutions et les prestataires s’adressent aux dirigeants de TPE et PME, trop souvent considérés comme des débutants permanents.
En matière de numérique, arrêtons de prendre les dirigeants de TPE et PME pour des naïfs !